Témoignages

Claire Pessel

Conseillère Pédagogique, pole Education

Cher ami, vous m’avez posé la question : « Que furent pour vous ces 4 mois au Cameroun ? ».
J’ai quitté ma campagne percheronne le 7 mars 2020 en
tant que bénévole de l’association Trois Lys, pour participer à la réalisation de la semaine de la Francophonie à Yaoundé.
L’affaire est cocasse, vous savez que je n’aime guère les voyages, l’ermitage étant mon statut préféré. Mais comme pour vous, les lieux mariaux me sont chers et c’est au nom de la Madone que je faisais mes bagages pour trois semaines.
Le tocsin du confinement sonna et je restais sur les lieux jusqu’au 16 juin.
Ce n’est qu’au fil du temps et de retour en Europe que j’ai compris que ce séjour m’avait profondément modifiée intérieurement, je pense avoir vécu ce que vous connaissez très bien « un pèlerinage » mais sans la marche. J’ai vécu presque immobile au pied de. Notre Dame du pilier de la Paix (confinement oblige) tout en participant à la vie d’un peuple, qui me saluait en me disant « bonjour ma sœur ». J’étais touchée, honorée mais aussi inquiète d’usurper ainsi la fonction
de religieuse. J’ai troqué mes sandales noires et mes socquettes blanches pour des ballerines vernies noires, j’ai mis une robe. Même résultat.
Une seule exception : un jour dans un supermarché de Yaoundé, un grand et costaud garçon, qui occupait tout le rayon avec son bambin me dit « pardon maman » j’ai trouvé cela charmant !
Ah ! J’oubliais, c’était les premiers jours de notre arrivée, le confinement n’était pas encore en place ! Éliane Nsom (notre présidente et amie très chère) m’a emmenée au marché central de Yaoundé, .je me suis vue immergée dans une de ces fresques médiévales qui enlumine nos parchemins du XIII e siècle, la ferveur de vivre de cette foule et sa truculence, me submergeait et m’enchantait. Une ode à la vie Jean-Paul dont nous avons perdu la partition. Quand je vis un homme de 50 ans environ, me fixer intensément, puis se diriger vers moi, (mes amis camerounais tentent de faire bouclier un peu inquiets) puis

haut et fort, il déclare, « Ma sœur, je voulais vous dire que je dois tout à ces gens comme vous qui sont venus nous faire l’école, j’étais le pire des voyous, je ne suis pas grand-chose aujourd’hui, mais ce que je suis c’est grâce à eux. » les larmes me montent aux yeux sans être certaine d’avoir bien compris ce qui se passait (mes amis redoublent de vigilance) il s’en retourne dignement et je reste muette. Notre chauffeur me prend par le bras et la voiture démarre. J’ai compris l’hommage fait aux missionnaires, mais je n’avais pas compris que j’étais perçue comme étant une des leurs.
Je n’ai pu remercier cet homme, mais il ne cesse d’habiter mes pensée et mes prières.
Et ma santé ? allez-vous me dire ? La beauté, la densité de la végétation, de sa terre rouge, m’impressionnait et pourtant me rassurait, j’acquis la conviction que cette nature était une guérisseuse pleine de ressources.
Que je me devais de faire alliance avec elle, puisque j’étais son hôte et que la menace covidienne montrait ses griffes.
J’oubliais mes herboristes parisiens, mes fournisseurs de
compléments alimentaires, et ne cessait de réclamer à toute personne que je croisais « expliquez-moi vos méthodes traditionnelles » je n’étais pas toujours prise au sérieux mais on eut pitié de moi, et j’apprenais à utiliser l’ekouk, le mfol, la feuille de manguier et l’Artémisia Annua etc., je servais ainsi à toute mon équipe de la tisane matin midi et soir, nous étions heureux de nous retrouver à élaborer, préparer ce qui pour eux est un savoir ancestral, et pour moi une occasion de communier avec une terre, une culture.
Ils furent cependant un peu surpris de me voir concrètement, remettre en question la toute-puissance de la médecine occidentale, de là naquit de nombreuses discussions à propos de notre société marchande ses promesses et ses mirages. La collaboration France-Cameroun a l’intérieur de l’association a pris une autre dimension.
A bientôt Jean Paul.
Claire.